L'illusion de l'Arche de Noé
> 13 novembre 2005
Employer des termes scientifiques avec assurance ne garantit pas contre l'ineptie des propos...

eu de temps après avoir rédigé quelques lignes au sujet d'un vautour moine abattu dans le Verdon, la curiosité m'a amené à rechercher sur le web les réactions des internautes à cet acte gratuit.
Sur le site de l'une des grandes chaînes de télévision française qui relayait la dépêche AFP de l'événement, j'ai eu la surprise de trouver le commentaire péremptoire ci-contre.
Ce n'est qu'un exemple bien sûr de toutes les inepties que l'on peut trouver ici et là sur le web, mais il traduit bien à mon avis la confusion qu'éprouvent beaucoup de gens en entendant parler d'ADN, de clonage et de génie génétique et qui conduit à des conclusions totalement erronées.
Mettons donc clairement les choses au point :
1 - "Plus aucune espèce n'est à ce jour susceptible d'extinction totale" : FAUX
Bien au contraire, de nombreuses espèces vivantes sont actuellement gravement menacées d'extinction !
Selon la liste rouge des espèces menacées de l'IUCN (2000), "au total, 11 046 espèces de plantes et d'animaux sont menacées et confrontées à un sérieux risque d'extinction dans un proche avenir, du fait, dans la quasi totalité des cas, des activités humaines. Ce danger concerne 24 % des espèces de mammifères et 12 % des espèces d'oiseaux. Le nombre total des espèces animales menacées est passé de 5 205 à 5 435 [depuis les évaluations conduites en 1996]."
Parmi les espèces menacées, le panda géant - emblème du WWF - est probablement l'un des plus embématiques. Mais de nombreux primates ou félins sont également proches de l'extinction. C'est le cas du colobe rouge (Procolobus badius ssp. waldronae), un cercopithèque d'Afrique de l'Ouest, peut être déjà éteint aujourd'hui.
La situation des insectes et des espèces végétales pourrait être aussi préoccupante que celle des "grands animaux", mais la situation est plus difficile à apprécier par suite d'insuffisance de relevés.
2 - "L'ADN de chaque espèce connue est conservé" : FAUX
A l'heure actuelle, on a recensé environ 1,7 à 1,8 million d'espèces vivantes. Les estimations du nombre d'espèces à découvrir sont très variables : de 6 à 100 millions, presqu'exclusivement représentées par des insectes. Autant dire qu'une quantification précise de la biodiversité est quasiment impossible. De nombreuses espèces doivent donc disparaître tous les ans sans que nous n'en ayons même connaissance.
Si certains génomes ou cellules reproductrices d'individus sont effectivement conservés, il est totalement faux d'étendre la démarche à l'intégralité des espèces connues. Même répartie entre moult laboratoires, la tâche serait immense et coûteuse. Il ne faut pas oublier non plus que certaines espèces très menacées ne survivent plus qu'au travers de quelques individus sauvages et qu'il n'en existe parfois aucun spécimen en captivité. Difficile dans ce cas de se procurer le matériel génétique.
Une nuance cependant mérite toutefois d'être soulignée pour deux catégories d'êtres vivants : les plantes et les virus. Les graines des premières peuvent parfois être conservées longtemps et sont susceptibles de redonner naissance à une espèce disparue sur pied. Les virus quant à eux, situés à la frontière de l'inerte et du vivant, possèdent une structure beaucoup plus simple que les organismes pluricellulaires et il serait envisageable de pouvoir en reconstruire de très simples "de toutes pièces". L'expérience a d'ailleurs déjà été réalisée avec succès pour deux d'entre eux (poliomyélite et phiX174).
3 - La conservation prévisionnelle de l'ADN d'une espèce permettrait de la faire renaître en cas de disparition : FAUX
Encore une conséquence du syndrome "Jurassic Parc" ! Plusieurs personnes voient en effet dans la préservation d'ADN et le clonage le moyen de résoudre le problème des espèces menacées et une recette pour faire revivre celles qui ont disparu.
Dans l'état actuel des connaissances et de la technologie, il ne suffit pourtant pas de posséder l'ADN d'une espèce disparue pour la faire renaître. En effet et de manière schématique :
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Il est tout d'abord nécessaire que l'ADN soit intact, ce qui est difficile à obtenir ;
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Ensuite, il est nécessaire de posséder l'ADN de cellules souches totipotentes, capables d'exprimer l'intégralité des gènes. L'ADN issu de cellules différenciées ne convient pas ;
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Il faut éventuellement trouver un organisme "porteur" compatible - dans le cas des mammifères par ex. -
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Il faudrait également pouvoir recréer une communauté d'individus de sexes différents capables de se reproduire, ce qui est impossible à partir de l'ADN d'un seul individu ;
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Il faudrait également pouvoir créer une diversité génétique comme dans toute population vivante, sous peine d'induire de redoutables effets de consanguinité. Cette étape est actuellement impossible à réaliser et les gènes disparus d'une espèce le sont pour toujours.
Aussi, si le clonage reproductif est parfois envisageable, il apparaît plus qu'incertain de pouvoir faire revivre dans un proche avenir une espèce disparue.
4 - "Alors pas de souci, on se calme..."
Eh bien non, justement on ne se calme pas ! Ce genre de propos inepte, mâtiné d'arguments pseudo-scientifiques, me fait monter la moutarde au nez. Avec des raisonnemenents de ce type, il n'y a vraiment aucune urgence à prendre des mesures conservatoires en faveur des espèces menacées... à part prélever un peu d'acide nucléique...
Alors, ne me demandez pas pourquoi je préfère mille fois les actions concrètes de préservation du vivant en temps utile au concept foireux d'une Arche de Noé emplie d'ADN.
